Capitaine Albator
Le manga version française
 par BIS




La parution en français de l'oeuvre la plus mythique de Leiji Matsumoto en Europe ressemblait à l'un de ces rêves d'enfance qu'on ose à peine se mettre à évoquer, tant les chances qu'ils se réalisent sont ténues... Il a fallu une équipe de passionnés pour que le projet finisse par s'imposer au sein de Kana, la division manga de Dargaud.
Si l'on peut dire que globalement c'est une édition très fidèle à l'original, tant sur le plan du format que de la présentation, un certain nombre d'idées farfelues sont venues un tout petit peu gâcher notre plaisir...

Bon, je n'ai pas l'intention de jouer les rabat-joie car je suis trop content qu'une version française existe ENFIN ! Il serait injuste de critiquer CAPITAINE ALBATOR quand on sait le soin et la persévérance ont fait preuve pour s'atteler à la tâche. Toutefois, je ne peux m'empêcher de trouver totalement inepte le mélange des noms japonais originaux avec trois ou quatre noms français de la première série... et encore plus idiots les arguments invoqués pour défendre ce compromis.

Car n'en déplaise à toute une jeune génération qui ne jure que par les noms originaux de tout (même si les trois quarts ne comprennent pas un mot de japonais) j'affirme en tant que traducteur qu'il n'y a rien de plus normal que d'adapter une oeuvre au public qui la lira... Or hélas, beaucoup pensent qu'une oeuvre est mal traduite parce qu'ils confondent adaptation et traduction. Certes, les mauvaises traductions pullulent dans les médias et l'édition... mais il ne faut pas généraliser. Nul n'a jamais trouvé à redire à l'adaptation des noms de GOLDORAK, par exemple, et en l'occurence, elle était supérieure à l'original, car le fruit d'une réflexion intelligente sur les symboles propres à chaque culture !

    Curieusement, la couverture du volume 4 ne reprend pas l'originale, mais l'une des images promo du film de 1982 "Arcadia Of My Youth"...    

Ces considérations à part, revenons au manga lui-même. Que dire du contenu, sinon qu'il est fabuleux... Jamais Leiji n'a joué autant et avec autant de bonheur sur les aplats de noir, renforçant la noirceur des personnages et de leur univers. Leiji prouve de façon sublime qu'on peut donner un rythme et un suspense à un récit d'aventure tout en jouant, en sur les silences, les regards, les non-dits de façon magistrale. Des personnages émouvant et originaux à l'extrême, une ambiance bizarre et noire qui ne ressemble à rien d'autre en BD, bref... du grand art à découvrir d'urgence ! Rien à voir avec les piètres BD françaises pour enfants parues de 1978 à 1980 (chez Dargaud justement) ni même avec les comics américains, plutôt bien dessinés mais loins de l'univers graphique de l'auteur.

Certains s'étonneront de ne pas retouver les personnages de Kiruda (Vilak) et Mayu (Stellie), si présents dans la série tirée du manga. Il faut savoir qu'ils avaient été inventés spécialement pour la série afin qu'il y ait à la fois un méchant et une enfant et que les jeunes téléspectateurs puissent ainsi davantage s'identifier à l'histoire... Leiji n'a jamais beaucoup eu d'intérêt pour ces personnages, d'ailleurs été conçus par Katzuo Komatsubara... Ce qui peut surprendre davantage encore, si l'on ne remet pas la série en perspective avec l'ensemble de l'oeuvre de l'auteur, c'est le caractère aigri de beaucoup de personnages. Il y a notamment ce passage où Tadashi (Ramis) déclare : "Ça me ferait plaisir de détruire la terre avec les canons de l'Arcadia", et le capitaine de lui répondre : "Oui cette envie m'a déjà traversé l'esprit"...

Deux mois avant la sortie du premier volume, j'avais été contacté par un membre de l'équipe Kana qui souhaitait un renseignement, et il m'avait dit que le site serait cité dans le N°2. C'est bien de voir des gens qui tiennent leurs promesses ! En effet, le volume 2 contient la critique la plus enthousisaste jamais publiée à ce jour au sujet du site... Or en songeant que c'est ALBATOR 78 qui m'a donné envie de faire ARCADIA 2000, et que ce dernier est maintenant chroniqué dans l'édition française de cette même oeuvre, je ne peux qu'être fier de voir la boucle ainsi bouclée !

Dargaud a joué la carte de la sécurité et de l'investissement minimal avec une édition essentiellement destinée à un public de fans. Je suis convaincu que l'éditeur aurait dû voir plus loin, et accorder à cette oeuvre toute particulière dans le coeur des francophones une parution en plus grand format, plus luxueux, et avec les quelques pages couleur du manga original si possible... Sans parler des noms français ! Car cela aurait été un bien plus grand succès commercialement, de tels albums pouvant être vendus au rayon BD des principales librairies, tandis que cette édition manga, dont le titre et le logo ne disent rien à personne, passent plutôt inaperçus (j'ai d'ailleurs mis cinq minutes à trouver le n°1 dans un rayon où il crevait les yeux !). Même les couvertures ne sont pas bien accrocheuses au milieu de toutes les productions actuelles. Or Leiji les refait régulièrement au Japon pour chaque réédition de ses mangas, pour coller à l'esprit graphique du moment...